Plus personne n’investit à long terme. La durée moyenne de détention d’une action en portefeuille est passée de 8 ans au milieu du siècle dernier à tout juste 6 mois aujourd’hui. Cela est dû en partie aux progrès exponentiels de la technologie. Avant, acheter des actions était une véritable odyssée. Il suffit désormais d’un simple clic, et la transaction est instantanée et pratiquement gratuite. Ce n’est pas seulement l’accès qui s’est démocratisé : c’est aussi l’information. En réalité, le problème est aujourd’hui tout autre : la surabondance d’informations souvent confondues avec des opinions dépourvues de tout fondement. De plus, l’intelligence artificielle facilite encore davantage l’investissement. Elle peut être une alliée précieuse, capable de nous expliquer les concepts qui s’avèrent les plus complexes et de nous conseiller sur la meilleure manière de procéder. De nos jours, ce qui distingue un investisseur professionnel d’un amateur, c’est avant tout le temps consacré à l’activité et l’expérience (il est vraiment utile d’avoir fait ses preuves dans tout type de circonstances, et ces dernières décennies, les situations ont été nombreuses et des plus variées). On part souvent du principe que chacun doit s’occuper de ce qu’il a à faire, et que tout le monde ne peut pas (ni ne souhaite) consacrer son temps libre à la prise de décisions financières.
Pourtant, de plus en plus de personnes sont disposées à le faire. Gagner de l’argent sans bouger de son canapé, cela semble (trop ?) beau pour être vrai à beaucoup de gens. La part du retail (pour ceux qui ne sont pas familiers avec ce terme, il s’agit de la catégorie à laquelle appartiennent les investisseurs non institutionnels) n’a cessé de croître de manière spectaculaire. Et avec cela, des phénomènes qui déconcertent quelque peu ceux d’entre nous qui travaillons sur les marchés financiers depuis déjà de nombreuses années. Les ETF à effet de levier liés à une seule action (l’autorité de régulation sud-coréenne s’est excusée de les avoir autorisés), les meme stocks (des entreprises en déclin, voire en faillite, dont la valeur remonte grâce à un effet viral sur les réseaux sociaux) ou les « options à un jour » en sont quelques exemples, et sont loin d’être des cas isolés. Ces dernières, pour lesquelles la prime versée est perdue en moins de 24 heures, représentent déjà plus de la moitié du total des options négociées au S&P 500 (et la moitié d’entre elles sont exécutées par des particuliers). En théorie, cela consiste à parier et non pas à investir. Même si, pour certains, cela revient au même. Une étude récente a conclu que les plus jeunes considèrent les paris comme un moyen valable de se constituer un patrimoine. Il ne fait aucun doute que les investissements sont en train de se « gamifier ». Bientôt, on pourra investir depuis une PlayStation.
Cette focalisation sur le court terme n’est pas l’apanage de quelques traders seulement. La plupart des décisions ne sont même plus prises par des êtres humains : elles sont le résultat d’algorithmes qui opèrent en quelques millisecondes. On estime que le high frequency trading, comme on l’appelle en anglais, représente entre 60 et 70 % des transactions quotidiennes. Le poids de l’investisseur institutionnel et de plus en plus faible, et il réfléchit de moins en moins. Les ETF, qui pour la plupart reproduisent des indices, représentent plus de la moitié de l’ensemble des actifs sous gestion. Cela oblige les gestionnaires de fonds d’investissement traditionnels à s’efforcer de bien faire les choses, et ce très rapidement. La sous-performance est sanctionnée par la revente. Le facteur momentum (pour les non-initiés, cela revient tout simplement à n’acheter que les titres qui montent le plus) l’emporte sur les autres. Se creuser la tête est un exercice futile qui pourrait leur coûter leur poste. Cela conduit les gérants de fonds soit à reproduire les indices par rapport auxquels ils sont évalués (les chiffres réels d’indexation sont bien plus élevés que ceux qui résultent du rapport entre les ETF et le total), soit à procéder à d’énormes rotations au sein de leurs portefeuilles (en moyenne, ceux-ci changent entièrement en un an et demi). Les directeurs généraux des sociétés cotées en bourse n’ont pas non plus la possibilité de planifier à long terme (dans les grandes entreprises américaines, en 2000, ils occupaient leur poste pendant 10 ans en moyenne ; aujourd’hui, cette durée a été réduite de moitié). Plus personne n’est patient envers personne. Et l’IA renforcera la vision à court terme, tout en permettant d’accélérer l’analyse et la prise de décisions.
C’est justement là que réside l’opportunité. Tous sont engagés dans la même bataille et consacrent des ressources considérables à l’optimisation des résultats immédiats. Y participer ne semble pas judicieux : cela garantit, au mieux, des résultats médiocres. Dans le pire des cas, se ranger du côté du plus grand nombre peut même s’avérer dangereux. D’autant plus que la hausse la plus forte est étroitement liée à la construction de centres de données, qui n’est peut-être pas aussi rentable qu’on le pense, et qui présente plusieurs des caractéristiques propres à la formation de bulles spéculatives.
Permettez-moi également de rappeler, tant que nous y sommes, que la plupart des fonds répliquent des indices, et que ceux-ci sont presque tous à des niveaux records. C’est en partie un autre exemple de l’influence croissante des investisseurs retail sur les marchés financiers. Auparavant, ils étaient les premiers à vendre lorsque la situation se compliquait ; aujourd’hui, ils sont les premiers à acheter. Ils semblent avoir intégré le fait que, quoi qu’il arrive, les banques centrales et/ou les gouvernements interviendront et que les marchés boursiers rebondiront. En effet, de nombreux investisseurs n’ont connu que cela. Depuis la grande récession de 2009, nous avons assisté à des doutes sur la survie de l’euro, à un Brexit, à deux mandats de Trump, à une pandémie, à la plus forte remontée de l’inflation depuis les années 1970, aux plus grandes faillites bancaires de l’histoire (trois des quatre plus importantes ont eu lieu en 2023 !), à des guerres tarifaires, à de vraies guerres (dont une invasion russe d’un pays européen), au chaos au Moyen-Orient… La seule fois où la situation semblait vraiment critique, en 2022, ChatGPT est venu raviver l’enthousiasme collectif dans lequel nous baignons encore aujourd’hui. Il en résulte que les corrections boursières sont de moins en moins fréquentes, plus courtes et moins intenses, ce qui donne un faux sentiment de sécurité. Les autorités n’ont même plus besoin d’intervenir face à des événements défavorables, les marchés « rebondissent d’eux-mêmes ». Au point qu’elles peuvent elles-mêmes provoquer ces « événements » et s’en sortir indemnes. Le Liberation Day ou le déclenchement d’une guerre contre l’Iran, qui ne semble toujours pas près de trouver une issue au bout de six mois, ont été accompagnés de records boursiers. Comme l’explique la théorie de la réflexivité de Soros, les perceptions des investisseurs et les cours des actifs financiers s’influencent mutuellement, dans une boucle de rétroaction continue. Pour l’instant, à la hausse. Mais n’oublions pas que cela fonctionne aussi dans l’autre sens.
La bonne nouvelle, c’est que personne ne se projette dans le long terme. Et plus encore : quiconque ne répond pas aux attentes, ne serait-ce que d’un millimètre, s’expose à des baisses brutales. La valeur d’une entreprise correspond, en théorie, à la somme des flux qu’elle générera à l’avenir, actualisés à leur valeur actuelle. Ce qui se passe au cours d’un trimestre donné ne devrait avoir absolument aucune importance. Ajoutez à cela des entreprises dont les actions se négocient comme si elles étaient sur le point de disparaître, remplacées par des entités numériques superintelligentes qui, en plus de repasser et de faire les courses à notre place, remplaceront tous les logiciels existants et deviendront consultants, avocats et chanteurs de hip-hop à succès. Nous ne savons pas encore très bien si nous serons tous au chômage ou chez nous au bord de la piscine, en train de regarder la finale de Roland-Garros à la télé, entre deux robots, bien sûr, et juste un petit moment, car un match de tennis durera trois ou quatre mois. L’investisseur patient doté d’un minimum de discernement a rarement eu à sa disposition autant d’opportunités aussi intéressantes dont, de surcroît, les pertes devraient être moindres si les choses tournaient mal. L’astuce, c’est de bien choisir et ne plus se centrer sur le court terme. Qui en a le temps ?
Article publié dans El faro del inversor, dans Cinco Días (21.09.206)